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Performance et performativite

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  1 Performance et performativité Toni PapeLa « performance » ainsi que la « performativité » sont désormais des concepts clés dansde nombreux champs de recherche en sciences humaines. Dans son récent ouvrage Entangled.Technology and the Transformation of Performance 1 Dans  Aspects de la théorie syntaxique , Chomsky distingue la performance et lacompétence : « Nous établissons donc une distinction fondamentale entre la compétence (laconnaissance que le locuteur-auditeur a de sa langue) et la  performance (l’emploi effectif de lalangue dans des situations concrètes), Chris Salter rappelle la genèse de cesconcepts et leur introduction progressive dans les sciences exactes, les sciences humaines et lespratiques artistiques au cours du 20 e siècle. Le sujet étant très vaste, nous nous contenterons,dans le cadre de ce court texte, d’aborder la performance et la performativité à partir des travauxde deux linguistes marquants du 20 e siècle : Noam Chomsky et John Langshaw Austin. Plusprécisément, nous nous concentrerons sur le concept de « performance »  , tel que développé parNoam Chomsky dans  Aspects de la théorie syntaxique, et sur la notion de « performatif »proposée par J. L. Austin dans Quand dire, c’est faire . 2 . » Quoique cette opposition recoupe en quelque sorte ladichotomie saussurienne langue/parole, l’auteur la pose davantage dans la lignée philosophiquede Humboldt 3   1 . Chris Salter, Entangled. Technology and the Transformation of Performance , Cambridge (Mass.), MIT Press,2010, p. XXI-XXXIX . Voir le compte rendu critique de l’ouvrage dans le présent dossier. . La compétence est la notion centrale du cadre théorique défini par Chomsky : 2 . Noam Chomsky,  Aspects de la théorie syntaxique , Paris, Éditions du Seuil, 1971, p. 13. 3    Ibid  ., p. 14.  2La grammaire d’une langue se propose d’être une description de la compétence,intrinsèque du locuteur-auditeur idéal. Si la grammaire est, de plus, parfaitement explicite –en d’autres termes, si elle ne fait pas simplement confiance à la compréhension du lecteurintelligent, mais fournit une analyse explicite de l’activité qu’il déploie – , nous pouvons,non sans redondance, l’appeler grammaire générative 4  .L’objectif de cette approche est donc d’établir un système de règles abstraites qui permette dedécrire toute énonciation dans une langue, ou – mieux encore – toute énonciation dans toutes leslangues. Il s’agit d’établir un savoir positif (« parfaitement explicite »), une collection de règlesgénératives qui permettent d’analyser l’emploi de la langue dans toutes les « situationsconcrètes » sans pour autant s’intéresser à ces situations en tant qu’ événements linguistiques.Il s’ensuit que la performance occupe une place moins importante, voire inférieure, dansla théorie chomskyenne. Pour Chomsky, les « études de la performance […] se poursuivent dansla dépendance de la grammaire générative », donc de la compétence 5 . De plus, il serait « difficiled’imaginer une autre base permettant à une théorie de la performance de se développer 6 Suivant la distinction établie par Gilbert Ryle (tout à fait pertinente pour une approche dela performativité), Chomsky serait donc un adepte (et producteur) du « savoir-que », d’un savoirthéorique et positif ». 7 , et devrait par conséquent sous-estimer la performance. À ce premier type desavoir, Ryle oppose le « savoir-comment », notion qui exclut le savoir théorique de lagrammaire, par exemple, mais implique une valorisation de la pratique, du caractère processuelde ce deuxième type de savoir : « La pratique efficace précède sa propre théorie 8   4 .  Ibid  ., p. 14-15 (nous soulignons). . » Ryle 5 .  Ibid  ., p. 30 (nous soulignons). L’srcinal en anglais parle des études de la performance comme de « sous-produit[s] » [ by-product  ] de la grammaire générative. Voir Noam Chomsky,  Aspects of the Theory of Syntax ,Cambridge (Mass.), MIT Press, 1965, p. 15. 6 . Chomsky, 1971, p. 30. 7 . Voir Gilbert Ryle, « Le “savoir-comment” et le “savoir-que” », dans  La notion d’esprit. Pour une critique desconcepts mentaux , Paris, Payot, 1978, p. 25-60. 8 .  Ibid. , p. 30. Voir aussi p. 40-41 : « Il est […] tout à fait possible pour un enfant d’apprendre à jouer aux échecssans en avoir jamais entendu ou lu les règles. En observant les mouvements d’autrui et en notant quels mouvementssont acceptés ou rejetés, il peut s’initier à l’art de jouer correctement sans pouvoir, pour autant, formuler les règlesdu jeu déterminant les définitions de “correct” et d’“incorrect”. C’est de cette façon que nous avons tous appris les  3explique : « un étranger, spécialiste en français, peut très bien, malgré toute sa connaissancethéorique de la grammaire française, parler un français grammaticalement moins correct qu’unenfant dont c’est la langue maternelle » et qui n’a jamais eu de leçon de grammaire 9 . Cettevalorisation du savoir « en action » (aux dépens d’un savoir théorique et positif) chez Ryleindique déjà le « tournant performatif » qui prendra son essor dans les années 1960 et 1970 10 Pour clore le sujet de la performance chez Chomsky et aborder d’autres approches de laperformativité, nous constatons avec Dell Hymes :.  If some grammarians have confused matters, by lumping what does not interest themunder “performance”, as a residual category, cultural anthropologists and folkloristshave not done much to clarify the situation. We have tended to lump what does interest usunder “performance”, simply as a honorific designation 11  .Afin de clarifier les nombreux concepts reliés à la performance et à la performativité, il est utilede se référer au contexte théorique initial de ce développement, c’est-à-dire à la théorie des« énonciation[s] performative[s] 12   règles du jeu du furet, de cache-cache et les règles élémentaires de la logique et de la grammaire. C’est par lapratique que nous apprenons le “comment”, instruits également, certes, par la critique et l’exemple mais, trèssouvent, sans l’aide de leçons théoriques. » Du reste, Ryle incorpore la notion de compétence dans son approche du« savoir-comment », renversant d’une certaine manière la relation entre « compétence » et « performance » que l’ontrouve chez Chomsky. Selon Ryle, le « savoir-comment » consiste à « montrer de la compétence dans [l’] application  [de principes stratégiques] », ibid  ., p. 31 (nous soulignons). ». 9 .  Ibid. , p. 41. 10 . Erika Fischer-Lichte,  Ästhetik des Performativen , Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2004, p. 45-47 et p. 315-317.L’auteure parle de « tournant performatif » [  performative Wende ]. Dans le premier chapitre, elle parle de « pousséeperformative » [ Performativierungsschub ], traduit en anglais par  performative turn . Voir ibid  ., p. 24 et ErikaFischer-Lichte, The Transformative Power of Performance. A New Aesthetics , New York, Routledge, 2008, p. 19-20. Afin de souligner le lien entre Ryle et la théorie de la performativité, je renvoie au concept de « savoirperformatif » qui a comme référence le texte de Ryle. Voir, par exemple, Linda A. Catelli, « PerformativeKnowledge and Skillful Performances », dans Encyclopedia of Education and Human Development  , Stephen J.Farenga et Daniel Ness (dir.), Armonk, M.E. Sharpe, 2005, p. 676-683. 11 . Dell Hymes, « Breakthrough into Performance », dans Dan Ben-Amos et Kenneth S. Goldstein (dir.), Folklore.Performance and Communication , La Haye, Mouton, 1975, p. 13. 12 . John L. Austin, Quand dire, c’est faire , Paris, Éditions du Seuil, 1970, p. 41.  4Conçu dans un cours magistral de 1955 et publié pour la première fois en 1962, l’ouvrage  How to Do Things With Words a le mérite de proposer une première approche du performatif etd’ajouter ce mot au lexique des différentes langues 13 . Le titre du volume indique la significationdu concept d’« énonciation performative » : Quand dire, c’est faire . Est donc performative touteénonciation qui produit une action ou fait partie intégrante de cette action. Dans les célèbres motsd’Austin : « Quelque chose, au moment de l’énonciation, est effectué par la personne quiénonce 14 . » Les énonciations performatives ne décrivent pas une réalité, elles constituent uneréalité. Par là, elles sont foncièrement autoréférentielles 15 . Toutes les énonciations performativesqu’Austin donne en exemple contiennent un « verbe à la première personne du singulier del’indicatif présent, voix active 16 ». Cette deixis du hic-nunc-ego (ici-maintenant-je) nécessite laprésence du locuteur dans un certain cadre social 17 . Ceci indique certaines caractéristiques de laperformativité dans les arts du spectacle : la (co)présence de plusieurs participants (acteurs,spectateurs, etc.) ; la simultanéité de l’acte de représentation et du déroulement de l’histoireracontée ainsi que la simultanéité de la production et de la réception ; et le cadre social ouinstitutionnel du spectacle. En effet, Austin conçoit « l’accomplissement d’actes performatifscomme des performances publiques, ritualisées 18   13 . L’entrée «  performative » dans l’ Oxford English Dictionary contient deux occurrences antérieures (en 1922 et1955) pour l’adjectif «  performative ». Austin est cependant le premier à avoir utilisé le mot comme substantif.L’entrée « performatif-ive » dans  Le   Grand Robert  donne également le néologisme d’Austin comme srcine du mot. ». Cependant, Austin lui-même exclutexplicitement le domaine des arts « performatifs » : 14 . Austin, 1970, p. 84. 15 . Voir Fischer-Lichte, 2004, p. 32. 16 . Austin, 1970, p. 89 et p. 40. 17 . Émile Benveniste décrit le lien nécessaire entre ce type de deixis et les actes performatifs dans un article paru en1958 – sans toutefois utiliser le terme « performatif ». Son propos anticipe de manière impressionnante lesréflexions d’Austin au sujet des performatifs (à distinguer des constatifs) : « Cette énonciation [  je jure ] est un accomplissement  : “jurer” consiste précisément en l’énonciation  je jure , par quoi Ego est lié. L’énonciation  je jure  est l’acte même qui m’engage, non la description de l’acte que j’accomplis. […] L’énonciation s’identifie avecl’acte même », Émile Benveniste, « De la subjectivité dans le langage », dans Problèmes de linguistique générale ,Paris, Gallimard, 1966, p. 265. 18 . Fischer-Lichte, 2004, p. 41 (nous traduisons).  5[…] une énonciation performative sera creuse ou vide d’une façon particulière si, parexemple, elle est formulée par un acteur sur la scène […]. Il est clair qu’en de tellescirconstances, le langage n’est pas employé sérieusement, et ce de manière particulière,mais qu’il s’agit d’un usage  parasitaire par rapport à l’usage normal – parasitisme dontl’étude relève du domaine des étiolements du langage. Tout cela nous l’ excluons donc denotre étude 19   .Le domaine de la fiction – et cela inclut les arts qui seront plus tard considérés commeperformatifs – ne figure donc pas dans l’étude d’Austin 20 Sans le mentionner explicitement, Judith Butler se base sur Austin dans son essai influent« Performative Acts and Gender Constitution. 21 », paru en 1988. Dans ce texte, Butler refuse deconsidérer les identités sexuelles comme des entités stables et préexistantes auxquelles unindividu se référerait. Le genre serait plutôt « an identity tenuously constituted in time – anidentity instituted through a stylized repetition of acts 22 ». Cette approche puise donc dans lathéorie de la performativité en rejetant une notion essentialiste de l’identité sexuelle afind’exposer les « conceptions naturalisées » de certaines pratiques 23 En parallèle, de nombreuses conceptions de la performance se sont développées dans lecadre des études théâtrales. Elles ont, à bien des égards, contribué aux réflexions contemporainesqui tentent de définir et décrire comment, sur scène et au quotidien, se réalise l’acte dethéâtraliser.. Butler souligne le caractèreprocessuel de la constitution du genre : les identités sexuelles sont constamment reproduites ettransformées par des actes (conformes ou déviants) répétés. 19 Austin, 1970, p. 55. 20 Voir Richard Schechner, Performance Studies. An Introduction , New York, Routledge, 2002, p. 111. 21 Judith Butler, « Performative Acts and Gender Constitution : An Essay in Phenomenology and Feminist Theory », Theatre Journal , vol. 40, n° 4, 1988, p. 519-531. 22    Ibid  ., p. 519. 23    Ibid  ., p. 520.
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