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Savoir, pouvoir et pragmatisme: l'expertise au service de l'action sociale

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Savoir, pouvoir et pragmatisme: l'expertise au service de l'action sociale
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  Érudit  est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec àMontréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit  offre des services d'édition numérique de documentsscientifiques depuis 1998.Pour communiquer avec les responsables d'Érudit :erudit@umontreal.ca   Article  Rachel Laforest et Michael Orsini Lien social et Politiques  , n° 50, 2003, p. 135-145. Pour citer cet article, utiliser l'adresse suivante : http://id.erudit.org/iderudit/008284ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politiqued'utilisation que vous pouvez consulter à l'URIhttp://www.erudit.org/apropos/utilisation.html Document téléchargé le 29 May 2011 01:11 « Savoir, pouvoir et pragmatisme : l’expertise au service de l’action sociale »  La complexité grandissante desenjeux politiques appelle à un élar-gissement du terrain politique et àla mobilisation croissante dessavoirs et des compétences. Lenombre d’acteurs invités à partici-per à l’élaboration des politiquess’accroît,le niveau des échangesaugmente,les compétences inter-pellées se complexifient. Sur dessujets épineux et spécifiques,ceséchanges tiennent lieu de débats.Cette évolution de la prise de déci-sions politiques et son caractèrecomposite ont créé des pressionsaccrues sur les gouvernements afinque les politiques soient élaboréesde façon cohérente et efficace.Pour répondre à ces exigences dansun nouveau contexte de gouver-nance où l’accent est mis sur la res-ponsabilisation,la reddition decomptes et l’évaluation,le gouver-nement du Canada s’est tourné versl’élaboration de politiques baséessur des données probantes et uncadre de gestion centré sur lesrésultats (Plouffe,2000; Projet derecherche sur les politiques,2002).La volonté de fonder les poli-tiques sur des faits probants modi-fie les besoins d’information dugouvernement et les acteurs impli-qués dans la prise de décisionspolitiques. Le Projet de recherchesur les politiques (2002) soulignela nécessité pressante « † de mettre enplace une communauté compétenteet fiable de chercheurs sur les poli-tiques,capable de soutenir uneapproche de prise de décision axéesur les faits ainsi qu’un débat publicrationnel † ». Le savoir devient ainsiun atout indispensable dans la ges-tion des politiques,et les acteursdotés d’une certaine expertise béné-ficient d’une crédibilité auprès dugouvernement du jour. L’expertiseleur confère aussi une légitimité.Plusieurs études montrent que lesexperts techniques et scientifiquesont une influence grandissantedans le processus politique et vontmême jusqu’à partager le pouvoiravec les gouvernements (Haas,1992; Fisher,1996; Scharpf,1997).Mais d’autres acteurs sont impli-qués dans la production de savoirset de connaissances scientifiques.De plus en plus,les organisationsbénévoles et communautaires selancent dans la recherche orientéeet l’analyse afin de faire valoirleurs idées. Dans un contexte oùles données probantes sont de plusen plus recherchées,les compé-tences et l’expertise ainsi acquisesaccroissent leur poids politique etleur ouvrent un accès privilégié aupouvoir. Petit à petit,l’extension decette pratique au sein des organisa-tions bénévoles et communautairestransforme leur rôle sur la scènepolitique. Savoir,pouvoir et pragmatisme:l’expertise au servicede l’action sociale Rachel Laforest et Michael Orsini Lien social et Politiques – RIAC, 50, Société des savoirs, gouvernance et démocratie,  Automne 2003, pages 135 à 145.  L’ouverture de la scène poli-tiquecanadienne aux organisationsbénévoles et communautaires à lafin des années 1990 a contribué àréduire les coûts associés à cetteforme d’action † :la collaborationétroite entre le gouvernement fédé-ral et ces groupes dans le cadre del’Initiative sur le secteur bénévoleet communautaire (ISBC) a ren-forcé l’idée qu’ils avaient un rôleimportant à jouer dans la définitiondes politiques publiques,et que legouvernement devait les aider à le jouer efficacement. Des ressourcesont donc été mises à leur disposi-tion pour qu’ils puissent mener desétudes,des recherches,des ana-lyses et des évaluations. Pour desconsidérations pragmatiques,plu-sieurs organisations bénévoles etcommunautaires ont saisi l’occa-sion et essayé de développer cerépertoire d’action,non sans subircertaines conséquences.Notre hypothèse est que l’inves-tissement dans cette forme de repré-sentation par la science se fait audétriment d’autres formes de repré-sentation,et que ce changement decap peut avoir un effet durable à lafois au niveau de l’organisation etde la structure de représentation desgroupes. Dans un premier temps,l’adoption de formes d’action fon-dées sur la science tend à éloignerles organisations des préoccupa-tions de leur base et à placer lesenjeux proprement décisionnels àl’avant-plan. Dans un secondtemps,au lieu d’entraîner un élar-gissement du champ d’action desgroupes et une démocratisation dessavoirs,le développement de l’ex-pertise réduit le nombre d’acteursproches du pôle décisionnel et mèneà la professionnalisation des pra-tiques et à une élitisation de lareprésentation. Il s’ensuit que l’es-pace politique est principalementoccupé par de grandes organisationsbureaucratisées possédant un savoirspécialisé,et que les organisationsvouées à l’action sociale perdentprogressivement leur ascendant surle discours et se retrouvent margina-lisées. La structure de représenta-tion au Canada en est profondémenttransformée.Nous exploiterons ici les résultatsd’une enquête qui a touché 50 orga-nisations nationales et localesactives dans le secteur bénévole etcommunautaire † 1 . Après avoir pré-senté le cadre théorique sur lequelrepose notre argumentation,nousdresserons un tableau de la scènepolitique fédérale au début desannées 1990 et examinerons com-ment l’ISBC a catalysé les change-ments observés,en cristallisant unesérie d’«opportunités † » pour lesorganisations bénévoles et com-munautaires. Ensuite,nous exami-nerons l’impact de la nouvellestructure d’opportunités politiquessur l’utilisation des répertoires d’ac-tion des groupes et les implicationsde ces transformations pour la struc-ture de représentation au Canada. Structures d’opportunitéspolitiques:entre structure etagent Le concept de structure d’oppor-tunités politiques met en relief larelation symbiotique entre structureet agent,ainsi que la nécessitéd’analyser les mouvements dansleur contexte (leur environnementexterne),étant donné la dimensionstratégique de l’action collective.Malgré sa fécondité reconnue,lesanalystes des mouvements sociauxcanadiens et les chercheurs qui s’in-téressent au secteur bénévole etcommunautaire ont très peu utiliséce concept † 2 . Nous nous en servironsici pour voir comment les organisa-tions bénévoles et communau-taires ont bénéficié de nouvellespossibilités d’action et commentcelles-ci les ont influencées. Onpeut exploiter,pour étudier le sec-teur bénévole et communautaire,la richesse théorique et les outilsd’analyse de l’approche des mou-vements sociaux,car ce secteur,sans être un mouvement social ensoi,en possède certaines caractéris-tiques. Les organisations du secteuront en effet entrepris au cours desdernières années un processus deconstruction de leur identité qui lespousse à se rattacher à un mouve-ment plus large. Non seulementelles se mobilisent pour les causesqu’elles défendent,mais elles cher-chent à apporter une plus grandevisibilité au secteur tout entier.Parmi les nombreuses définitionsdu concept de structure d’opportuni-tés politiques,où transparaissentdesdésaccords sur les variables à yinclure,nous retenons celle deSidney Tarrow,généralement trèsrespectée † : 136  L IENSOCIALET P OLITIQUES – RIAC, 50Savoir, pouvoir et pragmatisme: l’expertiseau service de l’action sociale  Plutôt que sur l’argent ou le pou-voir,le concept d’opportunités poli-tiques attire l’attention sur lesressources externes d’un groupe,surles moyens qui peuvent être mis àprofit dans la lutte par des acteursfaibles ou désorganisés. Les mouve-ments sociaux se forment lorsquedes citoyens ordinaires,parfoisencouragés par des leaders,réagis-sent à une modification des oppor-tunités qui diminue le coût del’action collective,fait apparaîtredes alliés potentiels et révèle lespoints faibles des élites et des auto-rités (1994:18) 3 . Les opportunités politiques ontun caractère dynamique et peuventinfluer de plusieurs façons sur lesparties en présence. Tarrow (1994 † :89) note avec justesse que ce sontdes « † amis capricieux † » (fickle friends) † : elles peuvent changer ets’évanouir si l’on n’en profite pasrapidement. Elles peuvent à la foislimiter et élargir le champ de l’ac-tion collective. Comme nous leverrons,le cas de l’ISBC ne faitpas exception. Certaines organisa-tions ont accédé facilement auxressources offertes par le gouverne-ment et profité de l’occasion,alorsque d’autres ont vu le tapis leurglisser sous les pieds.Tarrow (1996 † :58-60) préciseque les structures d’opportunitéspolitiques peuvent élargir ou res-treindre le champ de l’action col-lective de quatre manièresdifférentes,selon qu’elles favori-sent le groupe lui-même ou profi-tent à d’autres acteurs,aux élites ouà des adversaires. Dans le premiercas,les mouvements créent de nou-velles opportunités et touchent unpublic plus large par leur propreaction; les nouvelles formes d’ac-tion collective peuvent introduire unélément de surprise et prendre lesautorités au dépourvu. Le secondcas est celui d’un mouvement qui,par son action,crée des opportunitéspour d’autres acteurs; Tarrow citel’exemple des mouvements améri-cains pour les droits civils,dont lesefforts pour définir l’agenda et élar-gir la notion de droits ont permisl’action d’autres groupes (Tarrow,1996 † :59). Nos résultats sur l’ISBCpermettent d’apprécier le troisièmeeffet,la création d’opportunitéspour les élites (voir aussi Presthus,1973). Finalement,il se peut quedes acteurs politiques organisés sus-citent un mouvement adverse; ainsile mouvement féministe pour leschoix reproductifs a-t-il mobilisécontre lui la droite religieuse et lemouvement anti-avortement (voirMeyer et Staggenborg,1996).Le concept de structure d’oppor-tunités politiques n’est pas des plusprécis et peut englober bien deséléments. Il convient donc de dis-cerner les éléments qui sont perti-nents pour les mouvements sociauxet les acteurs sociaux de façongénérale. Tarrow dégage au moinscinq composantes de la structured’opportunités politiques † :l’ouver-ture ou la fermeture du systèmepolitique institutionnalisé,la stabi-lité ou l’instabilité de l’alignementdes élites,la division des élites,laprésence ou l’absence d’alliés auniveau des élites,et enfin la capa-cité de l’État et sa propension à larépression † 4 . Kreisi est plutôt d’avisque le degré de dépendance d’unmouvement à l’égard des opportu-nités politiques est fonction de troisfacteurs † :son orientation générale,le développement de son infra-structure organisationnelle et lanature du problème auquel il aaffaire (1995 † :192).Tarrow conseille de manier avecprudence le concept de structured’opportunités politiques (malnommé,dans la mesure où lesopportunités sont contextuelles etsituationnelles),mais le trouveutile pour expliquer l’action collec-tive. Il est vrai que les opportunitésne sont pas des faits objectifs. Laperception des acteurs est détermi-nante † :ils peuvent réagir à ce qu’ilscroient être une possibilité,l’ou-verture d’une « † fenêtre d’opportu-nités † » préalablement fermée.Tilly utilise le concept de réper-toire d’action pour décrire lesformes d’action collective propresà un mouvement à un moment etdans un lieu donnés. Dans son livre The Contentious French ,publié en1986,il montre qu’à chaqueépoque et à chaque type de mouve-ment correspond un répertoired’action. Les répertoires d’actionprivilégiés par les acteurs reflètentleur perception des possibilitésd’action à un moment donné.Offerlé (1994) élabore le conceptde répertoire d’action et distinguetrois répertoires d’action utiliséspar les groupes,selon que l’actionrepose sur le principe du nombre,de la science ou de la vertu. Le pre-mier répertoire recouvre les formesd’action enracinées dans la mobili-sation et dans le rapport de forcequi en découle. Le second renvoie àla montée d’une logique d’actionfondée sur l’expertise et la mobili-sation des instruments de lascience. Le troisième comprendles formes d’action fondées surdes valeurs morales et revêt par-fois une dimension symbolique.  Nous reprendrons cette typologiedans notre analyse.Selon Offerlé,ces répertoiresd’action sont des « † formesporeuses † »,et une organisationpeut passer d’une forme à l’autresans difficulté (1994 † :112).D’autres chercheurs ont égalementfait valoir que plusieurs formesd’action,parfois concurrentes,peuvent être utilisées par la mêmeorganisation,et qu’il existe demultiples voies de représentation(Dobrowolsky,2000; Jenson,1994).Par exemple,Dobrowolsky montrecomment,au Canada,le mouve-ment des femmes a utilisé desvoies de représentation « † tradition-nelles † »,en militant au sein desstructures de l’État,et non tradi-tionnelles,en manifestant à l’exté-rieur de ces structures. Dans cestravaux,on semble présumer quecertains outils et formes de représen-tation sont quasi interchangeables,c’est-à-dire que l’utilisation des unsplutôt que des autres n’a pas d’effeten profondeur sur le mouvement.Notre analyse ne va pas dans cesens. Certaines stratégies nécessitentun investissement financier ethumain qui peut avoir des effetsdurables sur une organisation.Comme nous le verrons,c’est le caspour les répertoires d’action fondéssur la science. Nous verrons égale-ment comment les organisationsbénévoles et communautaires ontété transformées par l’utilisation deces répertoires d’action. La scène politique au Canada:les relations entre le secteurbénévole et le gouvernementfédéral Au cours des dernières années,les relations entre le gouvernementfédéral et le secteur bénévole etcommunautaire ont beaucoup évo-lué. Au début des années 1990,lareprésentativité des organisationsbénévoles et communautaires a étéremise en cause par le gouverne-ment † 5 ,qui a réduit leur finance-ment (Jenson et Phillips,1996;McKeen,2001). Les relations sesont améliorées au cours de ladécennie suivante † :le gouverne-ment et le secteur ont travaillédavantage en partenariat et colla-boré étroitement à de nombreuxprojets (Phillips,2001; Brock,2001). Reconnaissant tous deuxl’importance du secteur dans lasociété canadienne,ils ont lancéconjointement l’Initiative sur lesecteur bénévole et communautaire(ISBC),afin « † de renforcer la capa-cité du secteur bénévole et commu-nautaire de relever les défis del’avenir et d’améliorer les relationsentre le secteur et le gouvernementcanadien pour promouvoir leurcapacité de servir les citoyens † » † 6 .Cette Initiative est donc d’unegrande importance et revêt unevaleur exemplaire. Elle offrait uneoccasion unique de revoir les rap-ports entre l’État et le secteur.L’ISBC n’était pas le fruit duhasard,mais le résultat d’un longtravail de mobilisation,relayé parune campagne d’information et depromotion auprès du gouverne-ment et de la population. Dans lafoulée de ces transformations et àla suite des mesures de restrictionqui avaient principalement touchéles groupes voués à l’actionsociale,les organisations bénévoleset communautaires ont cherché denouvelles stratégies d’action com-mune. Elles ont opté,dans leursrapports avec le gouvernementfédéral,pour une stratégie d’actionfondée sur la collaboration et lanégociation plutôt que sur laconfrontation. En 1997,un regrou-pement d’organisations nationales,appelé table ronde du secteur béné-vole,a créé legroupe d’experts sur la saine gestion et la transparencedans le secteur bénévole afind’examiner les pratiques d’imputa-bilité et de définir des paramètrepour améliorer la saine gestiondans le secteur. Le mandat de cegroupe d’experts était triple † :« † exa-miner les pratiques actuelles degouvernement et de responsabilisa-tion au sein du secteur bénévole,élaborer des lignes directrices etdes pratiques visant à promouvoirune conduite et une transparenceexemplaires et entreprendre unevaste consultation sur ces proposi-tions † » † 7 . Ce discours a contribué àaméliorer le positionnement dusecteur dans l’espace public.En s’engageant à adopter unegestion axée sur les résultats,trans-parente et responsable,le secteurbénévole et communautaire modi-fiait son approche envers le gouver-nement. Il s’inscrivait dans lemême courant de pensée que le 138 L IENSOCIALET P OLITIQUES – RIAC, 50Savoir, pouvoir et pragmatisme: l’expertiseau service de l’action sociale
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