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Juger de la fiction

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     JUGER DE LA FICTION  A partir d’une nouvelle de Sade Aurélien MaignantLe Seuil | « Poétique » 2018/2 n° 184 | pages 181 à 194 ISSN 1245-1274ISBN 9782021406450 Article disponible en ligne à l'adresse :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------https://www.cairn.info/revue-poetique-2018-2-page-181.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------  Distribution électronique Cairn.info pour Le Seuil.© Le Seuil. Tous droits réservés pour tous pays.La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans leslimites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de lalicence souscrite par votre établissement. 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Powered by TCPDF wwwtcpdf.org)     D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   L  a  u  s  a  n  n  e  -  -   1   3   0 .   2   2   3 .   3 .   4   6  -   1   8   /   1   2   /   2   0   1   8   1   6   h   3   1 .   ©   L  e   S  e  u   i   l DmeéégdswcrnnoUvsédL12341121©LS  Aurélien Maignant Juger de la fiction A partir d’une nouvelle de Sade L’intuition commune et l’observation anthropologique s’accorderont aisément à dire que le récit de fiction peut modifier nos croyances – autrement, pourquoi les régimes totalitaires se méfieraient-ils autant des histoires que les citoyens se racontent ? S’agissant de citoyenneté, nombre de chercheurs contemporains manifestent un intérêt croissant pour la fonction éthique de la fiction en démocratie. A travers la simulation mentale qu’elle induit, la fiction confronterait le lecteur à des situa-tions morales étrangères à son quotidien puis, à rebours, influencerait ses représen-tations du  juste. L’un des ressorts essentiels de cette efficacité tiendrait à l’altération des conditions de jugement en contexte fictionnel : l’affection du récepteur pour un personnage appartenant à une sphère qui lui est étrangère pourrait l’amener à réviser le système de ses normes et de ses valeurs. Mais n’est-ce pas surévaluer l’influence des fictions sur nos esprits ? L’argument pourrait être retourné en faisant remarquer que ce sont nos croyances morales qui affectent la fiction, que le lecteur  juge les personnages et leurs choix à l’aune de ce qu’il croyait déjà  juste avant d’ouvrir le livre . Ces deux positions antagonistes se retrouvent en filigrane de nombreuses études consacrées à la question, que je présenterai plus loin. Pour les besoins de l’analyse, on établira une polarité assez simple entre deux options inconciliables pour décrire les conditions de jugement du lecteur en contexte fictionnel. D’un côté, on pose que la fiction modifie les paramètres de nos jugements éthiques ; de l’autre, on postule que nos croyances éthiques sont la seule mesure de nos jugements en situation fictionnelle. Ces hypothèses entretiennent un rapport différent à l’analyse des textes et présentent chacune des difficultés importantes.Dans le premier cas, le commentateur doit accorder son attention aux stratégies rhétoriques et à l’entité à laquelle il convient de les attribuer (auteur réel, auteur implicite, narrateur, etc.). Il lui incombe de décoder les paramètres qui construisent la situation à juger, les dispositifs visant à capter l’empathie du lecteur ou encore les mécaniques qui cherchent à cadrer son jugement dans l’intention finale de défendre (ou d’attaquer) des valeurs et / ou des normes morales. Une telle approche risque de restreindre l’étude au seul décryptage d’un propos éthique préempté par l’œuvre (« il faut lire comme ça ») et de réduire l’ouverture herméneutique. Dans le second cas, on se penchera au contraire sur l’accord ou le désaccord entre les normes morales d’un lecteur ou d’un groupe de lecteurs et le système de    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   L  a  u  s  a  n  n  e  -  -   1   3   0 .   2   2   3 .   3 .   4   6  -   1   8   /   1   2   /   2   0   1   8   1   6   h   3   1 .   ©   L  e   S  e  u   i   l DmeéégdswcrnnoUvsédL12341121©LS  182 Aurélien Maignant valeurs construit par l’œuvre, l’auteur ou les personnages, en s’appuyant parfois sur une phénoménologie de la lecture attentive aux paramètres cognitifs du jugement. Cette perspective n’est toutefois pas loin de congédier la possibilité même d’une étude « éthique » des textes au nom de la subjectivité lectorale (« chacun lit selon ses normes »). On l’aura compris, ces deux propositions contradictoires rejouent le problème bien connu de la pluralité des lectures. Sur des questions d’herméneutique générale, on se référera au débat entre la sémiotique d’Eco (1979) et le constructivisme de Fish (2007)  1 . Résistants à penser une efficacité universelle des systèmes signifiants, les constructivistes, pour le dire rapidement, défendent l’idée que les lecteurs  font les textes, et que le sens ne préexiste pas à l’interprétation : la liberté des inférences est immense et interdit presque d’envisager qu’un texte puisse argumenter pour ou contre des normes éthiques en dehors de sa réception. Une telle polarité s’est trans-posée en narratologie, visible dans les désaccords, parfois radicaux, entre partisans d’une approche rhétorique ou cognitive  2 . Si les rhétoriciens sont durablement intégrés à la recherche francophone, ce n’est pas le cas des cognitivistes. J’utiliserai ici le vocabulaire de la cognition pour décrire la manière dont la subjectivité (l’esprit) d’un lecteur non spécifié investit mentalement le monde raconté et reconstruit les expériences ou les émotions des personnages par rapport à sa connaissance de situations ou de personnes réelles  3 . Le texte conditionne-t-il nos jugements éthiques ou nos jugements construisent-ils   l’éthique du texte ? Les vrais débats ont la peau dure. Les positions théoriques sur l’efficacité éthique de la littérature peuvent donc s’inscrire relativement à ces deux pôles, mais je souhaite montrer ici que la question spécifique du jugement lectoral permet de négocier une porte de sortie. En réalité, les acquis des deux positions peuvent être négociés au prix d’un déplacement de la perspective. Puisqu’il est peu fertile d’étudier exclusivement les jugements « imposés » par le texte et illusoire de décrire l’ensemble infini des jugements possibles, j’envi- sagerai une approche des conditions de jugement possible en situation fictionnelle. Cela engage une étude du cadre textuel de détermination des prises de position du lecteur, d’un espace de transaction entre les stratégies rhétoriques et les jugements envisageables. Pour respecter la pluralité interprétative, il faudra éviter le registre du nécessaire, en étudiant les perspectives éthiques  possibles d’un lecteur sans perdre de vue l’idée que les structures du texte déterminent l’interprétation pour contourner l’écueil relativiste du « chacun lit ce qu’il veut ». Je m’appuierai sur une courte nouvelle de Sade, Eugénie de Franval (1987[1800]) datant de 1800 (et désormais aisément accessible au format de poche), construite autour d’un débat éthique : Franval, libertin, éduque sa fille loin de la société et, sans 1. Voir les discussions qu’en donnent Boulay (2013) ou Wagner (2009), ainsi qu’Eco (1990). 2. Les rhétoriciens s’inscrivent souvent dans la continuité de Booth (1983) et l’on citera chez les cognitivistes les travaux de Herman (2013) ou Nünning (1999). Lire à ce sujet Shen (2011). 3. Le cognitivisme herméneutique s’inspire généralement d’études transdisciplinaires en psychologie, en philosophie ou en neurosciences. Je renvoie ici à Zunshine (2006) pour une explication de notre cognition des personnages appuyée sur la theory of mind ou à Pelletier (2016) pour l’étude de la cognition émotion-nelle en contexte de fiction et les descriptions qu’en ont fait les neurosciences.     D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   L  a  u  s  a  n  n  e  -  -   1   3   0 .   2   2   3 .   3 .   4   6  -   1   8   /   1   2   /   2   0   1   8   1   6   h   3   1 .   ©   L  e   S  e  u   i   l DmeéégdswcrnnoUvsédL12341121©LS   Juger de la fiction 183 lui inculquer aucun interdit moral, l’amène à se donner à lui de son plein gré. Les amants incestueux livrent alors une lutte politique, éthique et philosophique contre leurs détracteurs, notamment la mère, la grand-mère d’Eugénie et leur confesseur, tous désireux de mettre fin à un amour dont ils jugent l’immoralité insupportable.  Je chercherai à circonscrire les conditions du jugement lectoral sur les croyances du narrateur, en discutant d’abord de l’approche résolument rhétorique de Martha Nussbaum. J’y distinguerai trois étapes importantes du jugement en situation fiction-nelle puis je les relativiserai à la lumière d’approches plus constructivistes sur l’expé- rience de la fiction comme celle d’une situation éthique à juger. Rhétorique de l’expérience à vivre Nussbaum (2015[1995]) cherche à mettre le lecteur au cœur de son approche et reprend à son compte de nombreuses problématiques des théories de la fiction, comme l’immersion, l’empathie et la construction mentale du monde de fiction, du récit  1  ou des personnages. On pourrait alors s’étonner que, replacée en contexte herméneutique, sa proposition tende vers une étude rhétorique du projet auctorial au détriment d’une analyse des lectures possibles. Il convient de rappeler que l’autrice a une double formation de philosophe et de juriste et que L’Art d’être juste a été conçu dans le cadre d’un enseignement du droit, avec l’intention assumée de s’opposer à l’émergence d’une doctrine utilitariste dans la discipline : l’ouvrage vise assez noblement une revalorisation du rôle des émotions (et par extension de la littérature) dans la formation des magistrats. Il n’est donc pas ici question de critiquer Nussbaum en tant que théoricienne de la littérature, mais de reprendre ses positions pour en discuter les acquis ou la valeur en regard de la théorie littéraire.Pour elle, l’« efficacité éthique » de la littérature repose avant tout sur l’analogie entre le lecteur et le juré de tribunal, analogie qu’il ne faut pas entendre comme une injonction moraliste (le lecteur doit juger les personnages), mais comme une possibilité anthropologique (le lecteur peut juger les personnages) constituant de facto  un objet d’étude pour lequel la théorie littéraire est partiellement armée. Or, l’aptitude de la fiction à modifier nos croyances morales s’articule fondamen-talement autour de ce positionnement possible du lecteur, même s’il faut l’intégrer à différents niveaux de complexité.D’abord, le lecteur, comme le juré, est confronté à une situation dans la fiction, qu’on pourra dire syntaxique (« Franval couche avec sa fille Eugénie ») et par rapport à laquelle il peut prendre position. On sait toutefois à quel point le strict énoncé des faits est insatisfaisant pour établir un jugement éthique, dans la fiction comme 1. On dira aisément « storyworld cognition » dans la narratologie cognitiviste (Herman, 2013).     D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   L  a  u  s  a  n  n  e  -  -   1   3   0 .   2   2   3 .   3 .   4   6  -   1   8   /   1   2   /   2   0   1   8   1   6   h   3   1 .   ©   L  e   S  e  u   i   l DmeéégdswcrnnoUvsédL12341121©LS  184 Aurélien Maignant dans le réel. On pensera ici à la récente affaire Sauvage dont le donné syntaxique était « Jacqueline Sauvage a tué son mari » et qui s’est conclue par une grâce incon-ditionnelle accordée à la coupable par le président Hollande – fort heureusement, la justice n’est pas une affaire de logique propositionnelle. Nussbaum identifie alors une deuxième étape : les situations fictionnelles constituent des « sphères d’expérience » données à vivre au lecteur. Il faut comprendre ici que le lecteur prend position par rapport à des situations largement modalisées dans le vécu des personnages. La relation qui unit Franval à Eugénie est d’abord configurée par le déroulé du récit : ayant découvert au début de la nouvelle les conditions de l’éducation d’Eugénie, le lecteur jugera différemment l’enthousiasme candide de l’adolescente pour l’inceste. La situation à juger s’intègre aussi dans une pluralité de perspectives internes à la fiction, notamment les jugements éthiques des personnages eux-mêmes : Franval, Eugénie ou Valmont (camarade libertin de Franval) défendent l’inceste et l’estiment légitime pour des raisons affectives ou philosophiques, alors que Mlle et Mme de Farneille (respectivement mère et grand-mère d’Eugénie) ainsi que Clervil (leur confesseur) dénoncent la liaison au nom des valeurs de la religion ou de la haine qu’ils vouent à Franval. Il faut ajouter ici la perspective du narrateur, qui, on y reviendra, peut disposer lui aussi de ses propres opinions éthiques sur la situation. En ce sens, le lecteur est amené à prendre position sur une situation modalisée  faisant   sphère d’expérience puisqu’elle intègre la complexité d’un débat éthique interne au monde de fiction. On pensera ici à une formule de Korthals Altes, qui perd en élégance ce qu’elle gagne en précision : la lecture littéraire est « un jeu emboîté de perspectives sur des perspectives sur des expériences valorisées » (2017, p. 13).outefois, si l’on peut voir l’approche de Nussbaum comme une rhétorique de l’éthique en littérature, c’est parce que la configuration narrative détermine pour elle les positionnements du lecteur. Elle envisage ainsi une troisième étape, un outil essentiel à la grammaire éthique des auteurs : le jeu sur les attachements affectifs du lecteur envers les personnages. L’Art d’être juste accorde ainsi une attention particu-lière à ce que l’on pourrait appeler les  programmes empathiques des œuvres : la logique du récit organise la distribution des sympathies du récepteur sur les perspectives et les situations des personnages selon les conceptions éthiques défendues par le projet auctorial (du moins Nussbaum, dans son étude du roman de Dickens, emps difficiles  , semble les attribuer directement à l’auteur réel). Instabilité de l’expérience vécue Un défenseur du pôle constructiviste, partisan de l’idée que seules les normes éthiques préexistantes du lecteur lui servent à juger les personnages, critiquera uniformément ces trois étapes du jugement. En effet, il pourra résister en souli- gnant que la situation, les perspectives sur la situation (la sphère d’expérience) et    D  o  c  u  m  e  n   t   t   é   l   é  c   h  a  r  g   é   d  e  p  u   i  s  w  w  w .  c  a   i  r  n .   i  n   f  o  -   U  n   i  v  e  r  s   i   t   é   d  e   L  a  u  s  a  n  n  e  -  -   1   3   0 .   2   2   3 .   3 .   4   6  -   1   8   /   1   2   /   2   0   1   8   1   6   h   3   1 .   ©   L  e   S  e  u   i   l DmeéégdswcrnnoUvsédL12341121©LS
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